Alors que la crise sanitaire a mis à mal le moral des équipes soignantes, comment repère-t-on puis accompagne-t-on les personnels souffrant d'addictions ? Les explications d’Amine Benyamina, chef du département de psychiatrie et d'addictologie de l'hôpital Paul-Brousse (AP-HP) et président du fonds Addict’Aide.

La crise sanitaire a-t-elle généré une explosion des addictions ?
Amine Benyamina :
Le mot « explosion » est un peu fort. Je dirais plutôt « majoration ». La pandémie et les confinements successifs ont entraîné une consommation accrue de tabac, d’alcool, de cannabis et de médicaments. Ceci dans toutes les couches de la population. Ce phénomène s’est traduit par une hausse des prises en charge à l’hôpital, associées à des comorbidités. La crise a mis en évidence le lien très fort qui existe entre les troubles anxieux, les idées suicidaires et le risque d’addiction.

Les professionnels de santé sont-ils concernés ?
A. B. :
Bien sûr. Les soignants sont à l’image de la société. Personne n’est à l’abri. Mais il est difficile d’en mesurer l’ampleur, car il est connu que les médecins sont ceux qui se soignent le moins, le plus tard. Cette incurie peut masquer le tableau.
Néanmoins, les arrêts de travail, les burn-out et les consultations sur le lieu de travail indiquent une nette augmentation de la consommation de produits, notamment psychotropes et hypnotiques, en milieu hospitalier.

À quoi sont exposés les soignants ?
A. B. :
Lors du premier confinement, on les a portés aux nues avant de les dénigrer lors du débat sur l’obligation vaccinale. Cette perception sociale ambivalente pèse sur l’estime de soi. Le stress, la surcharge de travail, les horaires décalés, la présence de la mort, le manque chronique de moyens et le bras de fer permanent contre l’orthodoxie administrative font le lit des conduites addictives. Pour tenir le coup.
En parallèle, les soignants ont un accès plus facile aux produits narcotiques, aux opioïdes. L’autoprescription et le détournement de médicaments sont une réalité.

Comment repère-t-on une situation d’addiction ?
A. B. :
Le diagnostic n’est pas facile à poser. D’abord, parce que le déni fait partie de la maladie. Ensuite, parce que les professionnels de santé sont bien insérés socialement. Enfin, parce que notre tolérance est souvent trop grande. On ne veut pas voir, on minimise les faits, on ne veut pas dénoncer.
Mais les signes ne trompent pas. Ce sont les retards, les absences, les erreurs, les oublis, les conflits ou les procédures non respectées.

Quels sont les risques ?
A. B. :
Les addictions altèrent la concentration, la qualité du geste technique. Laisser travailler un soignant qui ne maîtrise plus son art peut avoir de lourdes conséquences sur la vie des patients. Son comportement engage la responsabilité d’une équipe. Sans compter le mauvais exemple donné aux patients que l’on suit.

Comment un manager doit-il aborder le sujet ?
A. B. :
Avec empathie et bienveillance afin de susciter l’adhésion. Le collaborateur dépendant à l’alcool, aux médicaments n’est pas un délinquant mais une personne qui souffre. Son responsable doit lui proposer une prise en charge médicale dans un centre spécialisé, à l’hôpital ou en ville. La médecine du travail peut être sollicitée. Il est très important de respecter l’anonymat.

La prévention a-t-elle fait-elle ses preuves ?
A. B. :
La prévention des conduites à risques est une pratique RH déjà bien installée en entreprise. C’est moins vrai à l’hôpital. Mais elle demeure essentielle.
Il faut informer davantage, y compris sur les produits illicites. Il faut aussi communiquer sans diaboliser, en s’adressant à un large public, mais en adaptant le message aux caractéristiques d’une profession le cas échéant.
Reconnaissons toutefois qu’il est plus facile de toucher les brancardiers ou les agents d’entretien que les médecins. Ceux-ci souvent n’ont pas le temps, croient tout savoir, se pensent au-dessus de la mêlée…

Quel soutien fournit Addict’Aide ?
A. B. :
Nous avons créé un portail web dédié aux addictions en milieu professionnel. Sur www.addictaide.fr, les managers, les responsables de la santé au travail, du personnel ou des ressources humaines ont accès à une sélection d’outils, de ressources, de fiches pratiques et d’adresses utiles. On y aborde spécifiquement le sujet de la fonction publique hospitalière.

Propos recueillis par Olivier Brovelli

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