Patients étrangers : joindre la parole aux soins
Avec la création d’un pool d’interprétariat et 54 langues parlées pour 70 nationalités, les Hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS) constituent une référence dans l’accueil et les soins des patients de langue étrangère. Un service exemplaire que la MNH a tenu à mettre en lumière lors d’une journée événement.
«Jambo, jina langu ni Marie-Claire Moucat, nimekuja kuwasaidiya » (bonjour, je suis Marie-Claire Moucat, je suis venue vous aider).
« Kuna mambo gani ? » (que se passe-t-il ?).
« Powa, msikuwe na wasiwasi. Vyote vitaenda salama. Hakuna matata. Kunwya maji. » (Calmez-vous. Ne vous en faites pas, cela va aller. Buvez un peu).
Avec quelques mots dans la langue swahili (1), calmement, patiemment, Marie-Claire Moucat intervient auprès d’une patiente africaine hospitalisée en cardiologie aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg.
La patiente un peu rassurée grâce à l’échange effectué dans sa langue natale appréhende et accepte mieux les soins qui lui sont proposés. Elle était perdue ; plus de repère culturel, sociétal.
Comment exprimer le moindre besoin si simple soit-il dans un contexte qui lui est complètement étranger ?
Marie-Claire est l’un des 904 interprètes du pool d’interprétariat de l’hôpital. Plus exactement, référente linguistique car il s’agit pour elle de venir en aide, souvent dans l’urgence, au personnel soignant et au patient avant la venue d’un interprète professionnel de l’association Migration Santé Alsace si la situation l’exige.
Tout comme les autres membres du personnel inscrits au pool d’interprétariat, elle fait acte de volontariat. Cette démarche naturelle permet aux HUS d’être en capacité d’avoir des échanges dans plus de 50 langues différentes. Si la création du pool est relativement récente, pour autant, aux HUS, l’aide aux patients ne parlant pas le français ne date pas d’hier. Dès lors qu’un interne ou une infirmière parlait une langue étrangère, il ou elle était sollicité(e).
La pratique de solidarité était déjà très forte dans l’établissement et la création du pool l’a structurée.
« Chaque malade vit un drame auquel il a besoin de donner du sens en parlant. Même quand un médecin parle sa langue, il cherche éperdument à traduire sa douleur et attend que le médecin mette sur sa souffrance et son angoisse des mots qui lui parlent. Il attend des phrases qui lui permettent de se réconcilier avec son corps et ses symptômes, car la vie que nous traversons ne prend sens que dans la langue qui nous a accueillis »
explique le professeur Michel Patris.
« Être immergé dans un monde dont il ne comprend pas les mots représente pour un malade un traumatisme doublement angoissant qui de fait le déshumanise littéralement. Il souffre parfois loin de sa terre natale, quelquefois sans papiers, parfois accablé par la perte de proches, victimes de crimes politiques ; on peut dire que la maladie achève son désespoir. Nous devons faire tout ce que nous pouvons pour secourir, écouter, réconforter, ceux que le hasard des frontières et l’arbitraire des lois fait échouer dans notre hôpital. La médecine humanitaire ne s’exerce pas seulement aux confins des déserts mais aussi dans nos consultations, aux urgences, au chevet d’étrangers.»
Actuellement, les hôpitaux de Strasbourg enregistrent l’arrivée de personnes provenant des pays de l’Est, des Bulgares, des Tchétchènes, des Serbo-croates, mais aussi des Chinois. Dans un souci d’efficacité, les référents linguistiques travaillent en partenariat avec l’équipe médicale, soignante, l’assistante sociale, la diététicienne, voire le kinésithérapeute. Cependant, lorsqu’une situation est très complexe : annonce à un patient d’une décision importante, intervention, amputation, il est fait appel aux interprètes professionnels de l’association Migration Santé Alsace.
La frontière d’intervention est difficile à apprécier entre le référent linguistique et l’interprète professionnel, pour autant, dès lors qu’un patient est pris rapidement en charge dans sa langue, cela évite pour ce dernier des effets déstructurants et permet à l’équipe soignante de travailler efficacement.
Alain Martinez
(1) Le swahili est la langue la plus répandue en Afrique et se parle dans plusieurs pays dont le Congo-RDC, le Rwanda, le Burundi, le Kenya, la Tanzanie, l’Ouganda, la Somalie, les Comores, le Malawi, le Mozambique, Mayotte. Elle n’est rattachée à aucune ethnie.
Patient d’ici, patient d’ailleurs. Les enjeux de l’interculturalité à l’hôpital
Tel a été le thème de la rencontre/débat organisée à Strasbourg (67) par la MNH en partenariat avec les Hôpitaux universitaires de Strasbourg, le 4 octobre, en présence de Patrick Guillot, directeur général des HUS, et de Gérard Vuidepot, président de la MNH.
Cette manifestation a porté sur la situation singulière des HUS, son engagement dans l’interprétariat et la création d’un pool spécifique composé de 904 interprètes/référents linguistiques. Les intervenants : Michèle Wolf, directrice de la qualité, de la coordination des risques et des relations avec les usagers et responsable du pool d’interprétariat, a expliqué le fonctionnement et la mission du pool. Mireille Rondeau, médecin hospitalier et présidente de l’association Migration Santé Alsace, a précisé le rôle et la formation des interprètes professionnels. Françoise Soundarjee, cadre de santé au service dermatologie, a souligné l’importance de l’interprète dans un service et rappelé l’existence d’un kit de communication édité par l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP)*.
Le Professeur Michel Patris, service de psychiatrie, a décrit la dimension psychologique de l’interprétariat. Les comédiens de la Ligue lyonnaise d’improvisation (Lily) ont ponctué la rencontre de saynètes.
Ce kit est en vente 50 € auprès des éditions Elsevier Masson.




